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TÉMOIGNAGE : Burn Out, comment s’en relever ?

témoignage

Je m’appelle Marie, j’ai 27 ans, célibataire et mon histoire est somme toute assez banale.

Issue d’une famille modeste, j’ai très rapidement su que je voulais une vie différente. Je n’ai jamais rêvé de succès et de paillettes, je voulais simplement une vie qui me permette de réaliser mes rêves sans avoir à pleurer en ouvrant mon application bancaire. Si ça partait mal, j’ai fini par avoir ce fameux déclic, à vouloir reprendre ma vie en mains. C’est à 23 ans que je reprends mes études et remets le nez dans les bouquins. L’alternance étant pour moi la seule solution viable, j’ai rapidement trouvé une entreprise qui a accepté de m’embaucher. Excitée et surmotivée par ce nouveau départ, je me suis donnée corps et âmes à la réussite de ce projet. Persuadée qu’un poste s’offrirait à moi à la sortie si je donnais le meilleur de moi-même, je me suis mise à travailler après les cours, le soir, le week-end, peu m’importait. 

Et ça a fini par payer, ou presque. Mon diplôme en poche, mon entreprise m’a finalement offert ce fameux poste, mais bien évidemment, payé 25% de moins que mon collègue.

 

C’est à cet exact moment que j’ai reçu une autre offre qui, sur le papier, avait tout pour me séduire : un statut cadre, un bon salaire, des avantages importants… bref, une opportunité qui me faisait gravir les échelons à vitesse grand V à l’aube de mes 25 ans. Le secteur d’activité en question avait certes mauvaise presse, mais malgré les avis peu favorables de mon entourage, je me sentais grisée par mes derniers succès. Que pouvait-il bien m’arriver ? Si j’en étais là, je pouvais aller encore plus loin, qu’importe la difficulté. Ce serait un euphémisme aujourd’hui de dire que je ne savais absolument pas dans quoi je m’embarquais.

Premier jour, frénétique, je découvre avec des yeux émerveillés ce qui allait être mon quotidien. Mes collègues sont accueillants, tous m’adressent un large sourire en me croisant et tous connaissent déjà mon prénom. Je me sens rapidement acceptée et me promets alors de tout faire pour être à la hauteur de ce challenge. Pourtant, dès la fin de la première semaine, je sens en mon for intérieur que quelque chose ne va pas. Quoi ? Peu importe, je viens d’arriver, j’aurai tout le temps de m’en inquiéter plus tard.

Le premier mois passe, les heures s’amplifient, le ton change, et le sourire de mes collègues se dissipe peu à peu. Mais qu’importe, je reçois mon tout premier salaire, et il excède largement les 1000€ net ! Moi qui avais pour habitude de manger des pâtes dès le 5 du mois, de quoi je me plains ?

 

Première année, l’euphorie des premiers jours s’est littéralement volatilisée. Je ne reconnais plus ma vie. Je me suis mise en pilote automatique et travaille sans relâche sans trop savoir pour qui, pour quoi. Mes amis s’inquiètent de mon état de santé, de mes humeurs changeantes. Plusieurs mois maintenant que je vis dans le déni le plus total, en me répétant que « c’est dur, mais je vais bien ».
Mes semaines excèdent désormais les 70h de travail par semaine avec également des horaires de nuit et des conditions de travail qui sont à la « limite de la légalité ». Ma cheffe qui paraissait si pédagogue à mes débuts révèle sa nature de tyran. Humiliation, brimades quotidiennes, guerre des nerfs, pression constante… le management par la peur à l’état brut. Mes collègues ne s’embarrassent plus de sourires, plus besoin de faux-semblants pour m’attirer dans les toiles du filet, leur jeu favori est à présent de tester mon autorité à chaque occasion.

Plusieurs mois maintenant que je fais du sport jusqu’à l’épuisement dès que j’ai un moment de libre, pour, ne serait-ce qu’un instant, ne plus avoir à penser. Je pleure le soir lorsque je me retrouve enfin seule, le stress dévore mes entrailles, je suis épuisée, j’ai envie que ça s’arrête.
Mais le seul sentiment qui prévaut est la honte. J’ai honte de ne pouvoir faire ce que mes collègues font depuis des années sans se plaindre. J’ai honte de défaillir quand je me sentais si courageuse. J’ai honte d’avouer à mes amis, à ma famille, que je me suis trompée quand je paraissais si sûre de moi. J’ai honte. 

Et si j’ai réussi à dissocier mon corps de mon esprit bien trop longtemps, la réalité a fini par me frapper de plein fouet. Je pars enfin en vacances. Une belle occasion de me ressourcer, d’en finir avec ces pensées obsessionnelles et repartir du bon pied. Le séjour se passe sans heurts, en dehors de quelques crises de larmes incontrôlées. Je me convaincs que c’est plutôt bon signe, je parviens à me relâcher, les tensions finiront elles aussi par disparaître. Puis j’assiste à une scène de ménage des plus banales entre mon amie et son conjoint. Le ton monte, monte encore, et, sans explication aucune, je me tétanise, littéralement. Des larmes coulent mais aucun son ne daigne sortir. Je me sens vide, lasse, morte. Avec toute la patience et la bienveillance du monde, mes amis finissent par me sortir de ma torpeur.
Rendez-vous en urgence chez le médecin, le couperet tombe : burn-out, anti-dépresseurs, anxiolytiques, arrêt maladie.

 

Le déni me va si bien, pourquoi m’arrêter en si bon chemin ? Mon arrêt maladie finit tout droit à la poubelle, les médicaments avec. Je viens de prendre des vacances, j’ai une bonne hygiène de vie, j’ai fait un travail sur moi-même, tout ira bien. Et puis, qui fait un burn-out au bout d’un an ? Certainement pas moi.

S’il y a bien une chose que j’ai apprise le jour de mon retour, c’est qu’on n’arrête pas une machine en marche. Mon corps et mon âme tout entiers se rebellent, me supplient d’arrêter, et ma seule volonté ne suffiront pas, cette fois, à continuer d’avancer.
La tristesse et le vide font place à la colère, à la rage, à l’indignation.  Je remue ciel et terre pour changer ma situation et celle de mes collègues. Ce qui se passe entre ces murs n’est tout simplement pas normal. Je prends peu à peu conscience que l’humiliation, la peur, la pression constante et la soumission ne devraient pas exister dans le milieu professionnel, quoi qu’on en dise.

J’ai dès lors de multiples conversations avec mon RH pour dénoncer mes conditions de travail, avec ma cheffe pour lui dire enfin ce que je pense de ses méthodes douteuses.
Jusqu’à ce que je comprenne que ça fonctionne comme ça, depuis des années. Tous le savent, du plus haut de l’échelle jusqu’à l’agent d’entretien. Alors je me résigne, je décide de partir la tête haute, malgré tout.
Commencent alors les négociations, les dialogues de sourds. Le temps me paraît long, interminable même. Me traîner chaque jour sur mon lieu de travail est un véritable supplice. Je ne parviens plus à cacher mon dégoût, mon corps me trahit. Je tremble sans cesse, mon teint blafard s’accompagne de prodigieuses éruptions cutanées et je ne prends même plus la peine d’essayer de cacher mes monstrueuses cernes, je n’en suis plus là depuis longtemps. L’accord se précise, ma hiérarchie tente le tout pour le tout pour me retenir, il est trop tard. Je veux partir, le plus vite possible, le plus loin possible. Je veux me reconstruire, là, maintenant.

 

Il aura fallu trois semaines pour pouvoir enfin voir le bout du tunnel, mon dernier jour. Puis le premier jour du reste de ma vie : le temps de la reconstruction, des nouveaux projets, le temps des rêves.
J’avais imaginé un soulagement immense, une joie de vivre retrouvée, une foule d’idées à mettre en place. Bref, tout sauf ce qui s’est réellement passé. J’ai à nouveau ressenti cet immonde sentiment de honte, écrasant, envahissant. J’ai 27 ans, je suis au chômage et je redoute de rencontrer de nouvelles personnes, je redoute qu’ils me posent la question fatidique, qu’ils me demandent ce que je fais dans la vie.
Je passe de l’emploi du temps surchargé au néant le plus total. Une foule de questions se bousculent dans ma tête : Et si je ne retrouve plus de travail ? Et si je ne m’en sors pas financièrement ? Et si ça dure des mois, qu’est-ce que je vais faire de mes journées ? Et si ça recommençait ailleurs ? Et si, et si, et si … Je m’ennuie très vite, je tourne en rond et panique.
Je me lance alors dans une recherche effrénée, ridicule, insensée. J’ouvre tous les sites et applications que je connais, postule à des centaines et centaines d’offres d’emploi aux quatre coins de la France. Puis mon téléphone finit par sonner. On me propose des postes dans les ressources humaines, la formation, le commerce, l’industrie, tout et n’importe quoi, à l’image de mes recherches. Je passe mes premiers entretiens la mort dans l’âme, sans trop savoir pourquoi. Jusqu’à ce que mes proches me secouent à nouveau : je me trahis moi-même, je me contrains au silence et pousse mon corps dans ses derniers retranchements quand il a juste besoin de repos.

Non, le souvenir de cette expérience ne s’évanouira pas dans l’instant. Non, je ne me sens pas mieux. Non, ce n’est pas anormal. Il m’a fallu encore quelques semaines pour tirer ces conclusions salvatrices, celles qui m’ont permis de réfléchir posément, de comprendre comment tout ça a pu arriver et surtout pourquoi. Le burn-out peut arriver à tout le monde, même à ceux qui sont forts, et seul le temps et l’acceptation peuvent vous sortir la tête de l’eau.

Aujourd’hui, j’ai peur. Mais après deux mois de récupération et de repos, je me sens beaucoup mieux. Une très belle opportunité s’offre à moi, sans aucun nuage à l’horizon. Je me sens prête, j’en ai envie, et pourtant j’ai peur. Mais au fond, qui n’a pas peur ? Mes collègues qui sont toujours enfermés dans ce quotidien nocif ont peur, toutes les personnes autour de vous qui se plaignent de leur travail quotidiennement sans jamais en changer ont peur, ceux qui ont le courage de le faire ont, eux aussi, peur. Le changement fait peur. Mais au-delà de la peur, je me sens en paix avec moi-même. Fière d’avoir dit non à un système abject, fière d’avoir eu le courage de ne jamais entrer dans la spirale du cynisme, fière de m’être enfin écoutée une fois dans ma vie.

Aujourd’hui, je suis fidèle à moi-même. J’ai appris que toute expérience, aussi néfaste soit-elle, est un palier supplémentaire vers la connaissance de soi. Et surtout, aujourd’hui, j’ai confiance en l’avenir. Aucune étape de ce long chemin n’a été facile, aucune n’a été rapide, gratuite, mais chacune était nécessaire.

J’ai une seule certitude à présent : se faire confiance et se respecter n’est pas un luxe, c’est un devoir. 

2 thoughts on “TÉMOIGNAGE : Burn Out, comment s’en relever ?

  1. Bonjour,
    Je découvre votre site, tout à fait par hasard, ainsi que le témoignage de Marie qui est très émouvant. Je ne peux que lui dire BRAVO et FÉLICITATIONS d’avoir eu le courage de stopper cette spirale infernale.. Bien sûr, cela est particulièrement difficile de prendre une telle décision mais il faut savoir écouter son corps lorsqu’il n’en peut plus et aussi, se faire confiance car nous avons plein de ressources mais pris dans cet engrenage, on perd tout ce dont on est capable.
    Je ne peux que lui souhaiter bon courage pour ce nouveau départ et que la vie soit de nouveau belle.
    Mes voeux les plus sincères de réussite l’accompagne.
    Cordialement. MAM

    1. Merci beaucoup Marie, nous sommes vraiment ravies que vous ayez pris le temps de nous écrire ce joli commentaire. Nous lui avons transmis votre commentaire qui lui a fait très chaud au coeur.
      A très vite sur le magazine.
      Les NP 😉

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